Par-delà les frontières intérieures

En Russie, le festival-é cole Territoria (territoire,en franç ais) s’ emploie depuis cinq ans à dé rouiller les circuits de la cré ation thé âtrale. Sans aucune revendication révolutionnaire, cette manifestation pacifique qui se veut internationale ré ussit un dé fi de taille. On y parle du territoire des esprits, des corps, on y dé place les frontiè res pour signifier le tourisme é pisodique de l’ art contemporain occidental. Chez les Russes, tout doit exister en grand!

Moscou à la porte de l’Europe peut tromper le visiteur non averti par ses dimensions, la densité et la diversité de l’humain qui s’y meut. Dans une logique occidentale, on pourrait s’attendre à ce que ce peuple partage, échange et génère autant de visions microculturelles. Pourtant, l’accès aux arts de la scène y est verrouillé par les barrières économiques. La possibilité d’assister à un spectacle étranger à un prix abordable est quasi nulle. La création jugée à rentabilité incertaine manque de moyens et donc de visibilité. " Théâtro-thérapie “, terme à la mode, se réfère à une fréquentation des spectacles, à la mode, accompagnés d’une douce symphonie de sonneries de portables dont la vocation est de pouvoir localiser la hiérarchie sociale présente dans la salle. Dans ces conditions, la lancinante question “ à qui s’adresse la création contemporaine, au public ou à l’artiste lui-même ? " n’est pas à l’ordre du jour. Un retard dramatique, si l’on en croit les représentants de la nouvelle génération d’artistes fondateurs de ce festival discret. C’est un labyrinthe cérébral que de comprendre sa raison d’être : ses directeurs artistiques sont reconnus grâce à leur expérience hors du commun, un parcours de qualité sans compromis, pour la plupart pour le grand écran, et récompensé à l’étranger. C’est cette notoriété personnelle qui permet d’avancer d’une année l’autre en évitant les bâtons dans les roues.

Car Territoria fait voyager la pensée critique à travers les étendues russes. Comme une grippe saisonnière, son ambition première est de contaminer, confronter à l’étranger, bousculer l’homéostasie et développer la résistance. Ici, la jeunesse est visée ! La toute nouvelle génération a besoin d’être bousculée. Un ambitieux combat que celui de contrebalancer le système d’enseignement académique, avec la figure dominante du maître qui perdure en Russie, par les ateliers d’échanges de compétences, — pratiques tellement évidentes pour le monde artistique occidental. Ce territoire de liberté éphémère qui est le festival offre en priorité des " master class " de danse, de théorie, ou transdisciplinaires et, cette année, des lectures de textes étrangers hors les murs. Les bénéficiaires sont les élèves d’écoles de théâtre de tous les coins du pays préalablement choisis et réunis dans un " quartier général „, lieu symbolique, qui nomadise à chaque édition d’une ville à l’autre.

Lors de la dernière édition, dédiée à la ville de Berlin, les lectures publiques créèrent l’événement. Surtout le texte Vierges noires, de Feridun Zaimoglu et de Günter Senkel, censuré sur le champ par les forces spéciales de l’ordre. Une expérience sensible : écouter une jeune actrice obligée de se voiler la langue tout en se dénudant pour illustrer les errances spirituelles, charnelles des Musulmanes en banlieue de Berlin, sous les rires gênés des hommes en uniformes qui se sont invités au jardin public. Faire partie de l’assistance encerclée par les armes autour d’un monument constitué d’un morceau du mur de Berlin qui sert de scène. Beau symbole de la liberté de parole! ” Aujourd’hui, en Russie, il est encore difficile d’être un homme libre, rien ne dispose à cela ", confie Roman Doljanski, critique majeur du théâtre russe, à l’origine de ce festival. Cette affirmation affective, lancée sur un ton posé, interpelle et mérite une approche à la loupe. Quelle signification peut y mettre un homme de culture qui travaille avec des fonds publics? S’il s’agit d’un constat politique, il est indissociable de la question économique, car il est clair que la Russie est aujourd’hui un pays capitaliste!

S’il existe encore une dictature à l’Est c’est celle du capital. On n’est pas surpris que le clou de la programmation 2010 soit un projet théâtral autour de l’oeuvre de Karl Marx, qui pointe le fait que plus que jamais aujourd’hui les idées " marxistes " continuent d’exercer une influence sur les mentalités. Mais " Qui a lu le Capital? Pourquoi et dans quel but? ", interrogent les personnages de la pièce Karl Marx (Le Capital, livre I, sous la direction de Helgard Haug et Daniel Wetzel). Une passion singulière anime les acteurs. À travers les citations, les autobiographies, les actes symboliques, ils se sont engagés à partager la manière dont l’existence de chacun d’eux est liée à cette oeuvre majeure. Sur scène, ils se promènent avec les pancartes, brûlent de l’argent, transportent les écrits du Capital dans un chariot de supermarché, mesurent les corps humains à l’espace occupés par ses volumes.

Il est important de montrer l’existence de gens qui France* perpétuer les dialectes de Sibérie encore vivants.ne se conforment.

À ce sujet, il serait utile de souligner une forme de ségrégation culturelle typique dans ce pays, une inégalité régionale face à l’offre culturelle, inlassablement creusée par la distance géographique. En dehors des deux capitales, Moscou et Saint-Pétersbourg, sur le reste du vaste territoire russe, sortir du cadre académique relève d’une révolution des moeurs. Territoria est itinérant et son passage dans une ville ou une région provoque une ouverture sur l’inconnu, sur l’expérimental. Ainsi, en 2009, cette fois à Perm, la mise en scène intramuros du roman Papillon d’Henri Charrière vient heurter l’âme sibérienne avec les prisonniers d’une " colonie pénitentiaire " comme acteurs.

Ouvrir l’accès à la diversité en régions, permettre de se confronter à une autre mentalité, découvrir la diversité du monde théâtral à travers des styles différents, permet à chacun d’élaborer son originalité. L’espoir de ce festival est placé dans la jeunesse de son public et dans l’universalité de son propos. Au-delà de la vocation théâtrale, les élèves en " formation d’âme " n’acceptent pas tout ce qui leur est proposé… On peut presque dire qu’il s’agit d’un processus d’enseignement de niveau inconscient. Car, peu importe que l’esprit rationnel rejette l’étrange nouveauté, elle est digérée pour être réutilisée dans le futur, peut-être à l’insu de l’élève. Au nom de la liberté intérieure, gage de la maturité de l’artiste. pas aux règles sociales, qui communiquent différemment, qui évoluent dans une autre réalité. Pour cela, Territoria tente d’exploiter les richesses de la diversité ethnique du pays. D’abord à travers les créations du Théâtre des nations, partenaire du festival, où le multiculturalisme est la règle. Ses acteurs sont dans leur majorité des représentants des différentes ethnies qui cohabitent sur le territoire russe. Un statut à part, vécu comme une mission, incite à conjuguer la tradition avec l’avant-garde, ce qui donne un résultat surprenant. Ici, des textes éternels comme Roméo et Juliette sont mis au service de la lutte antinationaliste par Vladimir Pankov qui utilise le patrimoine linguistique et musical d’Asie centrale pour la mise en scène. En sens inverse, du local à l’universel, un héritage littéraire soviétique à caractère documentaire Les Récits de Choukchine, réunis par Alvis Hermanis, vient jusqu’en France* perpétuer les dialectes de Sibérie encore vivants. À ce sujet, il serait utile de souligner une forme de ségrégation culturelle typique dans ce pays, une inégalité régionale face à l’offre culturelle, inlassablement creusée par la distance géographique. En dehors des deux capitales, Moscou et Saint-Pétersbourg, sur le reste du vaste territoire russe, sortir du cadre académique relève d’une révolution des moeurs. Territoria est itinérant et son passage dans une ville ou une région provoque une ouverture sur l’inconnu, sur l’expérimental. Ainsi, en 2009, cette fois à Perm, la mise en scène intramuros du roman Papillon d’Henri Charrière vient heurter l’âme sibérienne avec les prisonniers d’une " colonie pénitentiaire " comme acteurs. Ouvrir l’accès à la diversité en régions, permettre de se confronter à une autre mentalité, découvrir la diversité du monde théâtral à travers des styles différents, permet à chacun d’élaborer son originalité. L’espoir de ce festival est placé dans la jeunesse de son public et dans l’universalité de son propos. Au-delà de la vocation théâtrale, les élèves en " formation d’âme " n’acceptent pas tout ce qui leur est proposé… On peut presque dire qu’il s’agit d’un processus d’enseignement de niveau inconscient. Car, peu importe que l’esprit rationnel rejette l’étrange nouveauté, elle est digérée pour être réutilisée dans le futur, peut-être à l’insu de l’élève. Au nom de la liberté intérieure, gage de la maturité de l’artiste.


* Les Récits de Choukchine était présenté dans une mise en scène d’Alvis Hermanis au théâtre des Célestins à Lyon en novembre dernier.

Людмила Иванова, Cassandre/Horchamps, 2010